Lundi 23 mars, parution d’un texte inédit de Corinne Jaquet dans Le Courrier, quotidien suisse en langue française. Deux lundis par mois, Le Courrier propose le texte inédit d’un auteur suisse ou résidant en Suisse, ou une traduction inédite d’un traducteur de Suisse. Cette « Lettre à une narcissique » est en lien direct avec le roman En finir avec ton enfance, paru en 2024 en Suisse aux Éditions du Chien Jaune et en 2025 aux Offray. Extrait : J’ai longtemps réfléchi avant de trouver pour toi le cadeau idéal : je vais t’offrir une photo de ton nombril. Parce qu’après tout, dans ce bas monde, il n’y a rien qui t’intéresse plus que ça. Ton nombril et toi, ça fait sacrément longtemps que vous vivez en osmose. C’est fusionnel. Vous avez pourtant tenté de partager votre existence avec des hommes différents, vous avez dû accepter l’évidence : vous n’êtes bien que tous les deux. Pour de multiples raisons. Ton nombril te suit partout. Il ne fait pas d’histoires. Il ne prétend jamais à être plus important que toi, puisqu’il sait être ton nombril et donc celui du monde. Il ne te contrarie jamais, c’est bien le seul et ça n’a pas de prix. Le nombril est un centre. Il est le début de tout. Il se sait important. En même temps, il est le reflet parfait du repli sur soi. Sa forme déjà, dit l’intériorité, voire la modestie. Il est pourtant le paroxysme de l’égoïsme, un centre concentré sur… son centre ! Ton nombril n’a qu’un handicap, il ne peut pas te regarder en face. Note que toi non plus, mais tu sais qu’il est là et c’est le principal. Vous vous confortez l’un, l’autre. Peut-être est-ce pour cela qu’il y a tant de miroirs chez toi, pour que vous puissiez vous contempler ? Tu t’étonnes toujours qu’il n’y en ait pas assez chez les autres. Parce que tu ne peux t’y observer ? T’ennuies-tu de toi ? Heureusement, il y en a un petit dans ton sac : tu t’y recoiffes, t’y remaquilles à la moindre occasion. À n’importe quel moment, tu rougis tes lèvres. Après, tu les presses l’une contre l’autre et termines toujours par une moue boudeuse. L’image, toujours l’image. C’est d’ailleurs ici un de vos gros soucis, à ton nombril et toi : on ne vous regarde plus autant qu’autrefois. Beaucoup d’argent est utilisé pour en effacer les traces, mais ce foutu temps s’écoule et vous l’acceptez mal. Ton nombril ride moins vite que toi, alors il se fait tout petit, de crainte que tu le prennes en grippe… D’aussi loin que je me souvienne, vous avez toujours aimé vous montrer, tous les deux. Je revois un jour de grand soleil, dans le Beyrouth de 1970. Nous visitions les souks. Ton nombril prenait l’air. Vous portiez un petit bustier afin de mettre en valeur sa perfection au milieu d’un ventre que tu jugeais ravissant. Votre séduction était à son comble, vous en étiez persuadés. Il m’a même semblé que ton nombril rosissait de bonheur. Les murmures des hommes alentour vous gonflaient d’orgueil. Vous ne compreniez pas les insultes susurrées, vous ne deviniez pas les menaces. Quand, plus tard, on vous a affirmé que vous aviez risqué la mort par une telle provocation, vous avez ri. « C’est juste qu’ils n’ont pas l’habitude », avez-vous expliqué. Votre inconscience mêlée à votre inculture avait battu ce jour-là des records. Cinquante ans plus tard, vous n’avez toujours pas compris. Vous continuez à vous persuader que la vision de votre corps ne peut qu’exciter certaines convoitises. Vous avez longtemps adoré vous exhiber, ôter un pull en vitesse, décrocher le soutien-gorge et mettre le haut du maillot de bain… quand on vous faisait remarquer que l’on n’était pas tout seul, vous disiez avec un air aussi coquin que possible : « Personne ne regarde, voyons ! ». Nus, chez vous, ton nombril et toi aimiez particulièrement passer devant la fenêtre entrouverte, surtout s’il y avait un chantier en face. Au moindre sifflet, vous étiez tout émoustillés ! Séduire, séduire… Peut-être n’est-on pudique que lorsqu’on s’aime moins ? Si ton nombril et toi êtes au cœur des discussions, tout va bien. Vous n’êtes intéressés que par ce qui possède un lien avec vous. Au moins, la discussion ne part pas dans tous les sens. Elle est régulière et sans surprise, on parle de vous. Sinon, ça ne vous intéresse pas. Quand les autres rentrent d’un voyage, aussi fabuleux puisse-t-il être, vous ne posez aucune question. Au mieux, vous couperez le propos pour y insérer votre expérience, pour évoquer une émission suivie sur le sujet ou pour dire ce « quand j’y étais » qui ramène la discussion à vous et vous redonne automatiquement le sourire. Peu importe si les années ont passé et si tout a changé. Quand le récit des autres se prolonge, vous coupez court. Plus vite on passe sur ce qui n’est pas vous, mieux vous vous portez. Si l’on persiste à ne pas faire cas de vous, vous faites preuve d’une étonnante capacité à vous extraire de la discussion : vous regardez ostensiblement ailleurs, vous vous grattez un ongle et si, par bonheur, une vitrine n’est pas loin, vous en profitez pour arranger votre coiffure. En revanche, quand c’est vous qui rentrez au bercail après quelque vacance, vous avez à cœur de tout nous raconter. Vous avez même pris des notes, persuadés que nous vous en voudrions de ne pas tout nous dire, avides que nous sommes d’entendre votre bonheur et tous vos conseils si nous devions suivre vos traces. Ah ! Vos conseils ! Ce que vous aimez surtout, ton nombril et toi, ce sont vos petits pépins de santé. Parce que là, oui, enfin, vous êtes le centre du monde. Et si l’on accourt, persuadés de vous trouver minés, on vous découvre un grand sourire. Redevenus ce centre, vous devenez un patient (sans toutefois en avoir le caractère). C’est votre heure de gloire ! Quelque part, la maladie ou l’accident sont une occasion inespérée que tout le monde s’occupe de vous. D’ailleurs, quand les autres sont touchés dans leur santé, vous revenez au premier plan. Rendre visite à un malade est toujours une occasion rêvée d’obtenir une consultation gratuite en posant quelques questions vous concernant au médecin qui passe, ou en vous faisant prendre la tension, puisque l’infirmière est là, autant en profiter. Ton nombril et toi avez une force de persuasion hors du commun. Vous détenez la vérité. Vos goûts sont sûrs et justes. Vous savez ce qui est bon, comment il faut agir, et vous balayez d’un geste tout choix qui ne serait pas le vôtre. Si vous cherchez la perfection, elle sera à votre image. Vous ne pouvez pas imaginer qu’on ne fonctionne pas comme vous. Ton nombril a fait main basse sur ton cerveau. Le regard lui obéit en se posant où l’on capte votre reflet. Les oreilles n’entendent que ce qu’elles veulent bien. Jusqu’à ta mémoire devenue à la fois créative et sélective. Vous arrangez en effet vos souvenirs à votre convenance en ne conservant que ceux qui vous plaisent ou qui vous valorisent. Vos torts, par exemple, sont effacés sans état d’âme. Il était une fois – cela commence d’ailleurs à dater – je fus rattachée à vous. Au premier de mes cris, quelqu’un a coupé le cordon qui nous reliait. Ce faisant, inconsciente du service qu’elle me rendait en me libérant de vous, cette personne nous a séparées. Il n’y a pas plus éloignée de vous que moi. Il n’y a pas plus différente de moi que vous. Seriez-vous le Pôle nord, je deviendrais le Pôle sud. Vous aimez ce que je n’aime pas. Vous détestez bien souvent ce que j’adore. Jusqu’aux médicaments qui ne nous font pas les mêmes effets, voire des effets contraires… Aux premiers jours de ma vie, tu te souciais beaucoup de mon nombril à moi, ordonnant aux infirmières de me le faire joli. Je pense que depuis, une fois par été au minimum, tu m’as demandé de te remercier d’avoir veillé à ce que je puisse arborer un nombril aussi coquet. Ton nombril et toi n’auriez pas supporté d’avoir engendré un autre nombril négligé. À force d’insister, tu as failli faire de mon nombril le centre du monde. Mais c’était impossible, ton nombril et toi étiez là bien avant moi.